Le pays a encore besoin de nous

"Le pays a encore besoin de nous: une histoire des chefs traditionnels du Soudan du Sud": notre nouveau documentaire explore l'histoire et le travail des chefs traditionnels sud-soudanais, ainsi que leur relation avec la jeunesse.

 

Le point de vue de la cinéaste Florence Miettaux:

 

Qu’est-ce que le travail d’un chef coutumier au Soudan du Sud ? À quels genres de problèmes les chefs sont-ils confrontés au quotidien ? Sont-ils toujours importants dans le pays ? Qu’en pensent les jeunes générations ? Voici quelques-unes des questions qui ont guidé la réalisation de notre nouveau film : Le pays a encore besoin de nous: une histoire des chefs traditionnels du Soudan du Sud.

 

Le film a été tourné tout au long de l’année 2018 à Juba, Aweil et Yirol, et a été produit dans le cadre d’un partenariat entre Juba In The Making et le Rift Valley Institute (RVI), une organisation qui mène depuis des années des recherches sur l’évolution des rôles des autorités coutumières au Soudan du Sud, grâce au financement du gouvernement suisse (voir la contribution de Mimi Kuer Bior ci-dessous).

 

En 2018, RVI avait planifié trois réunions de chefs, à Aweil, Juba et Yirol. L’idée c’était que notre petite équipe de tournage – composée de Rami Arshesh et moi, Florence – accompagne pour filmer certains chefs participants à ces réunions. En tant qu’équipe de tournage, nous allions être assistés à tour de rôle par les chercheurs du RVI : Diing Majok et Gabriel Kiir à Aweil, Machot Amuom à Yirol, et le journaliste Silvano Yokwe à Juba. Ils allaient nous guider dans ces lieux qu’ils connaissent très bien et nous aider à traduire et à comprendre le contexte.

 

L’idée principale était de suivre certains des chefs dans leur travail quotidien : dans leurs tribunaux, dans leurs « cattle-camps » ou leurs fermes, et de parler aux femmes et aux jeunes qui font partie de leurs communautés et villages, mais qui deviennent encore rarement chefs. À travers cette diversité de voix, nous voulions capter ce qui se passe au Soudan du Sud aujourd’hui et raconter comment les chefs traditionnels tentent de « combler les lacunes », de réduire la violence ou de faire pression pour la fourniture de services à leurs communautés qui souffrent des années de guerre civile et de grandes difficultés économiques.

 

Une carte du Soudan du Sud créée pour le film. Copyright FM-JITM-RVI

 

Comprendre le contexte, imaginer le film

 

Depuis 2017, RVI avait commencé à produire une série de rapports examinant comment les autorités coutumières évoluaient au Soudan du Sud et comment les chefs étaient impliqués dans la guerre, la paix et d’autres aspects de la vie socio-économique, dans plusieurs régions du pays. En tant que cinéaste, avoir accès à ces recherches récentes et bien documentées a été un grand atout, pour comprendre le contexte historique des régions où nous allions filmer, pour savoir qui étaient les chefs les plus en vue et les principales questions dont ils traitaient dans leurs localités respectives.

 

La lecture de ces rapports a contribué à éclairer ma perception des chefs et peut-être à contrebalancer ma tendance à considérer les chefs avec sympathie, comme des personnages positifs voués au bien-être de leurs communautés. Eh bien, c’était évidemment plus compliqué. En fait, ce que l’historienne Nicki Kindersley a décrit comme « l’ambivalence » des chefs coutumiers résonnait comme une sorte d’avertissement. « En explorant l’ambivalence de ces histoires particulières », écrit-elle, « il est évident que les autorités coutumières ne sont pas automatiquement une force sociale neutre ou bénigne. Les chefs jouent le rôle de courtiers et de mobilisateurs locaux, ce qui est souvent une position difficile ou dangereuse, mais qui offre néanmoins une opportunité significative pour un bénéfice personnel. » (accédez au rapport entier ici)

 

Ceci fait écho à ce que, dans un autre rapport du RVI, l’historienne Cherry Leonardi écrirait plus tard, en 2019: « Dans un contexte d’incertitude politique continue, de difficultés économiques et de besoins humanitaires, il est important de reconnaître la valeur des ressources moins tangibles détenues et générées par les Sud-Soudanais, car ils s’appuient sur de profondes sources d’inspiration et d’identité historiques, spirituelles et culturelles pour essayer de forger un sens de l’ordre même au cœur des conflits et des déplacements. Pourtant, la coutume ne doit pas être romancée : elle peut être utilisée pour définir les communautés de manière exclusive, pour préserver les structures patriarcales et pour exercer un contrôle sur les personnes. » (accédez au rapport entier ici)

 

Mais surtout, ces recherches et ces analyses ont été comme une clé pour comprendre, par exemple, le rôle pacificateur des chefs dans la région du Grand Yirol, superbement capturé et analysé par l’étude de John Ryle et Machot Amuom « Peace is the Name of our Cattle-camp ». Elle m’a permis d’appréhender des réalités complexes, telles que la façon dont les saisons influencent les conflits, ou encore la signification du « Cooking Pot Monument » dans le centre-ville de Yirol. Cette étude, en particulier, a permis de réfléchir aux raisons pour lesquelles cette région était plus pacifique que d’autres, et au centre de cette question, se trouvait le rôle joué par les chefs coutumiers et leur relation avec les jeunes.

 

Le « Cooking Pot Monument » célèbre la mémoire des chefs à Yirol, au Soudan du Sud. Copyright FM-JITM-RVI

 

Histoires que nous avons trouvées, histoires qui nous ont trouvés

 

Avec ces analyses à l’esprit, il était à la fois plus aisé et plus compliqué d’imaginer ce qu’un film pouvait capturer ; un film, avec son contenu limité et simplifié, mais en même temps avec son pouvoir d’évocation. J’ai pu commencer à développer mon propre regard sur cette réalité, plus éclairé grâce aux travaux anthropologiques et historiques disponibles, mais en essayant de ne pas être gênée ou intimidée par ceux-ci. Rami et moi avons travaillé avec des chercheurs de RVI pour aller filmer ce que nous pensions être les histoires et les témoins les plus importants. C’était un peu chaotique et extrêmement fatiguant, mais nous avons réussi à interviewer des gens fascinants et à filmer des scènes visuellement puissantes.

 

À Aweil, avec l’aide du chercheur Diing Majok, nous voulions enregistrer l’histoire d’Abakar Salathin Decak, le chef qui a « guidé » les rapatriés sud-soudanais de Khartoum à Aweil, au moment où le Soudan du Sud a accédé à l’indépendance, en 2011. Je voulais aussi pouvoir capter l’implication des chefs dans la guerre de libération menée par l’Armée Populaire de Libération du Soudan (SPLA) de 1983 à 2005, et nous avons réussi à filmer une longue interview avec le chef Akot Akot Dut, qui avait été nommé chef par John Garang, après avoir rejoint la SPLA, à la fin des années 80. Nous avons également eu la chance de filmer des femmes qui étaient revenues de Khartoum après l’indépendance du Soudan du Sud, et qui ont depuis fait face à d’énormes défis et ont survécu comme elles le pouvaient, la plupart de leurs maris étant retournés au nord pour chercher du travail. Elles nourrissent leurs enfants en vendant de petits produits alimentaires sur le marché. Bien que cela soit arrivé presque par hasard, nous avons documenté leurs voix, et elles résonnent de manière puissante.

 

A Aweil nous avons également filmé un homme extraordinaire, le père de Gabriel Kiir (qui animait et traduisait la rencontre organisée par RVI): William Amuoi Mabior, pédagogue, qui rappelle fièrement à ses visiteurs qu’il avait enseigné à un élève du nom de Salva Kiir, dans les années 1950… Cet homme est probablement le plus vieux du pays, son âge est inconnu mais il dépasse sûrement les 100 ans. Il nous a raconté comment les chefs géraient les affaires judiciaires dans le passé, il y a très longtemps… Nous avons également eu la chance d’interroger le chef Acien Acien Yor, qui nous a dit avec une pointe de pessimisme : « Nous les chefs, nous ne pouvons pas déterminer l’avenir » .

 

William Amuoi, pédagogue, à Aweil en avril 2018. Copyright FM-JITM-RVI

 

Mais le rôle positif joué par les chefs a continué d’apparaître devant la caméra, pas nécessairement prévu. A Aweil, nous avons interviewé Angelina Akol Nyuol, une étudiante qui avait été sauvée par son chef Manyuot Mawien Deng d’un mariage forcé à Wau. Et à Yirol, nous avons suivi le travail effectué par le chef Andrew Madut Buoi avec les jeunes de son cattle-camp, qui avaient été désarmés, et celui du chef Kon Mayor Machar, dont la ferme à Aluakluak a été attaquée par des pillards de la ville voisine de Rumbek. Nous avons eu la chance de documenter le rôle de consolidation de la paix de la pratique ancestrale de la lutte, lors d’un match spécialement organisé lors de la publication du rapport de RVI en octobre 2018. Nous avons également interviewé plusieurs jeunes militants, à Juba, et les avons interrogés sur leurs relations avec les chefs. Là encore, il s’est produit quelque chose auquel on ne s’attendait pas forcément. Mais je vais m’arrêter ici et ne pas gâcher la surprise. Regardez le film et voyez par vous-mêmes !

 

Après un an et demi d’écriture, de tournage, de traduction, de montage, le film a été finalisé fin 2019, et sélectionné dans plusieurs festivals africains. Il a été montré à la Swiss House à Juba et au sein de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), et nous il va être utilisé dans de nouvelles activités dans le pays par l’ONU, comme outils de consolidation de la paix. Avec cette sortie en ligne, nous espérons que le film vivra plus longtemps et contribuera surtout à accroître la connaissance et la compréhension du Soudan du Sud dans le monde.

 

Florence Miettaux

 

 

Le point de vue de Mimi Kuer Bior, Responsable de Programme pour RVI au Soudan du Sud:

 

Au cours des cinq dernières années du projet, RVI a établi un solide niveau de confiance avec les autorités coutumières à travers le pays. Un engagement continu avec les chefs est essentiel, en particulier pour trouver des moyens de soutenir et de présenter les points de vue et les intérêts de leurs communautés au niveau national, et d’influencer positivement les réalités politiques et sociales du Soudan du Sud.

 

Tout au long de la phase IV (2018/2019), nous avons tenu diverses réunions à travers le pays – en utilisant les rapports et les recherches menées lors des phases précédentes du projet comme base de discussion – avec les chefs, les jeunes, les femmes et la communauté en général. Le format de ces réunions différait selon le lieu et les intérêts exprimés par les participants concernés.

 

C’est au cours de ces réunions que la plupart des images du film ont été capturées. Le film documente les discussions au cours de la phase IV qui mettent en évidence les questions clés soulevées par les chefs eux-mêmes pour stimuler la conversation à travers le Soudan du Sud et pour mieux informer les donateurs et les décideurs politiques sur certains des débats clés. La réalisatrice, Florence Miettaux, a profité de ces réunions pour présenter une image sympathique et nuancée des réalités des chefs et de leurs communautés au Soudan du Sud. Les réactions que nous avons reçues jusqu’à présent de la part du public montrent à quel point il y a peu d’occasions de voir ces réalités documentées.

 

Nous espérons qu’en documentant l’Histoire et les histoires individuelles de chefs et de jeunes à travers le Soudan du Sud, nous contribuerons à une vision plus large des réalités des autorités coutumières au Soudan du Sud – parmi les acteurs nationaux et internationaux.

 

Mimi Kuer Bior

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